La Mort de Sénèque
| David, La mort de Sénèque (1773) |
Pour vous repérer dans les sources de La Mort de Sénèque de Tristan L'Hermite, au programme de cette année, Vous trouverez ici rassemblées, grâce au concours de mon excellente collègue MP, les bonnes pages issues des Annales de Tacite et de la Vie des douze Césars de Suétone. Les sous-titres sont suffisamment détaillés pour vous permettre de consulter directement l'épisode qui vous intéresse.
TACITE, Annales, XV (site Bibliotheca Classica)
Conjuration de Pison (65 ap. J.-C.) (15,48-74)
C. Pison et les principaux conjurés (15,48-50)
[15,48]
(1) Silius Nerva et Atticus Vestinus prirent possession du consulat au moment d'une conjuration, puissante aussitôt que formée, dans laquelle s'étaient jetés à l'envi des sénateurs, des chevaliers, des soldats, des femmes même, autant par haine contre le prince que par inclination pour C. Pison. (2) Issu des Calpurnii, et tenant, par la noblesse du sang paternel, à beaucoup d'illustres familles, Pison devait à ses vertus, ou à des dehors qui ressemblaient aux vertus, une grande popularité. (3) Consacrant son éloquence à défendre les citoyens, généreux envers ses amis, affable et prévenant même pour les inconnus, il avait encore ce que donne le hasard, une haute taille et une belle figure; mais nulle gravité dans les moeurs, nulle retenue dans les plaisirs: il menait une vie douce, amie du faste, dissolue quelquefois; et c'était un titre de plus aux suffrages de tous ceux qui, séduits par les charmes du vice, ne veulent pas dans le pouvoir suprême trop de contrainte ni de sévérité.
(1) Le complot ne naquit point de son ambition, et toutefois j'aurais peine à dire quel en fut le premier auteur, et sous l'inspiration de qui se forma un dessein qui eut tant de complices. (2) Les plus ardents, comme le prouva la fermeté de leur mort, furent Subrius Flavius, tribun d'une cohorte prétorienne, et le centurion Sulpicius Asper. (3) Lucanus Annaeus et Plautius Lateranus y portèrent toute la vivacité de la haine. Un ressentiment personnel animait Lucain : Néron, pour étouffer sa réputation poétique, lui avait défendu de montrer ses vers, dont il avait la vanité d'être jaloux. Quant à Lateranus, consul désigné, il n'avait aucun motif de vengeance ; l'amour seul de la patrie en fit un conjuré. (4) Deux sénateurs, Flavius Scaevinus et Afranius Quintianus, démentirent leur renommée, en embrassant, dès le commencement, une si hasardeuse entreprise : car Scaevinus avait l’âme énervée par la débauche, et sa vie languissait dans l'assoupissement ; Quintianus, décrié pour l'impureté de ses moeurs, et diffamé par Néron dans des vers satiriques, pensait à venger son injure.
(1) Ces hommes donc, par les propos qu'ils tenaient entre eux ou avec leurs amis sur les crimes du prince, la fin prochaine de l'empire, la nécessité de choisir un chef qui le sauvât de sa ruine, associèrent à leurs vues Claudius Senecio, Cervarius Proculus, Vulcacius Araricus, Julius Augurinus, Munatius Gratus, Antonius Natalis, Marcius Festus, tous chevaliers romains. (2) D'une intime familiarité avec le prince, il restait à Senecio les semblants de l’amitié, et plus de périls en menaçaient sa tête. Natalis était le confident de tous les secrets de Pison ; le reste fondait sur une révolution d'ambitieuses espérances. (3) Avec Subrius et Sulpicius, que j'ai déjà nommés, d'autres hommes de guerre promirent encore leurs bras, Gavius Silvanus et Statius Proximus, tribuns dans les cohortes prétoriennes, Maximus Scaurus et Venetus Paulus, centurions. Mais la force principale semblait être dans le préfet du prétoire Faenius Rufus, homme estimé pour sa conduite et ses moeurs, que Tigellinus, cruel, impudique, et, à ce titre, placé bien plus avant dans le coeur du prince, poursuivait de ses délations. Même il l'avait plus d'une fois mis en péril, sous prétexte d'amours criminelles avec Agrippine, que Faenius regrettait, selon lui, et qu'il voulait venger. (4) Quand les conjurés virent un préfet du prétoire engagé dans leur parti, et qu'ils en eurent plusieurs fois reçu l'assurance de sa bouche, ils commencèrent à délibérer plus hardiment sur le lieu et le temps de l'exécution. On dit que Subrius avait déjà eu la pensée d'attaquer Néron pendant qu'il chantait sur la scène, ou lorsque, dans l'incendie du palais, il courait çà et là, de nuit et sans gardes. Ici la solitude, là tout un peuple témoin d'un coup si glorieux, aiguillonnaient ce généreux courage ; mais il fut retenu par le désir de l'impunité, écueil ordinaire des grands desseins.
Tentative de l'affranchie Epicharis auprès du capitaine de vaisseau Volusius Proculus (15,51)
[15,51]
(1) Pendant que les conjurés indécis reculaient le terme de leurs espérances et de leurs craintes, une femme nommée Epicharis, qui était entrée dans le secret sans qu'on ait su comment (rien d'honnête jusqu'alors n'avait occupé sa pensée), les animait par ses exhortations et ses reproches. Enfin, ennuyée de leurs lenteurs, et se trouvant en Campanie auprès de la flotte de Misène, elle essaye d'en ébranler les chefs et de les lier au parti par la complicité. Voici le commencement de cette intrigue : (2) un commandant de navire de la flotte, Volusius Proculus, avait eu part à l’attentat de Néron contre les jours de sa mère, et se croyait peu récompensé pour un crime de cette importance. Soit qu'Epicharis le connût auparavant, ou qu'une amitié récente les unit, il lui parle des services qu'il avait rendus à Néron et du peu de fruit qu'il en recueillait. Les plaintes qu'il ajoute, sa résolution de se venger, s'il en avait le pouvoir, donnèrent à Epicharis l'espérance de l'entraîner, et, par lui, beaucoup d'autres. La flotte eût été d'un grand secours et aurait offert de fréquentes occasions, le prince aimant beaucoup à se promener sur mer à Pouzzoles et Misène. (3) Epicharis poursuit donc l'entretien et passe en revue tous les forfaits de Néron : "Oui, le sénat était anéanti, mais on avait pourvu à ce que le destructeur de la république expiât ses crimes : que Proculus se tînt prêt seulement à seconder l'entreprise et tâchât d'y gagner les plus intrépides soldats ; il recevrait un digne prix de ses services." Elle tut cependant le nom des conjurés : (4) aussi les révélations de Proculus furent-elles sans effet, quoiqu'il eût rapporté à Néron tout ce qu'il avait entendu. Epicharis, appelée et confrontée avec le délateur, réfuta sans peine ce que n'appuyait aucun témoin. Toutefois, elle fut retenue en prison, Néron soupçonnant que des faits dont la vérité n'était pas démontrée pouvaient encore n'être pas faux.
Hésitations (15,52)
[15,52]
(1) Alarmés cependant par la crainte d'une trahison, les conjurés furent d'avis de hâter le meurtre et de le consommer à Baïes, dans la maison de campagne de Pison ; car l'empereur, charmé des agréments de ce lieu, s'y rendait souvent, et s'y livrait aux plaisirs du bain et de la table, sans garde et débarrassé de l'attirail de sa puissance. Mais Pison s'y refusa : il trouvait odieux d'ensanglanter par le meurtre d'un prince, quel qu'il fût, la table sacrée du festin et les dieux hospitaliers. "C'était au sein de Rome, dans ce palais abhorré, bâti des dépouilles des citoyens, c'était au moins dans un lieu public, qu'il fallait accomplir un dessein conçu pour l'avantage de tout le peuple." (2) Voilà ce qu'il disait tout haut ; mais sa crainte secrète était que L. Silanus, qu'une illustre naissance et une âme formée par les soins et sous la discipline de C. Cassius semblaient porter à toutes les grandeurs, ne s'emparât du pouvoir ; entreprise que s'empresseraient d'appuyer tous les hommes étrangers à la conjuration, et ceux qui plaindraient en Néron la victime d'une perfidie. (3) Plusieurs crurent que Pison redoutait aussi le génie entreprenant du consul Vestinus, qui aurait pu songer à la liberté, ou choisir un prince qui reçût l'empire comme un don de sa main. Car Vestinus n'était pas de la conjuration, bien qu'elle ait servi de prétexte à Néron pour l'immoler, malgré son innocence, à de vieilles inimitiés.
Plan d'attaque (15,53)
[15,53]
(1à Enfin ils résolurent d'exécuter leur projet pendant les jeux du Cirque, le jour consacré à Cérès. Néron, dont les sorties étaient rares, et qui se tenait renfermé dans son palais ou dans ses jardins, ne manquait pas de venir à ces fêtes, et la gaieté du spectacle rendait auprès de lui l'accès plus facile. (2) Voici comme ils avaient concerté leur attaque. Lateranus, sous prétexte d'implorer pour les besoins de sa maison la générosité du prince, devait tomber à ses genoux d'un air suppliant, le renverser adroitement et le tenir sous lui ; car Lateranus était d'un courage intrépide et d'une stature colossale. Ainsi terrassé et fortement contenu, les tribuns, les centurions et les plus déterminés des autres complices accourraient pour le tuer. Scaevinus sollicitait l'honneur de frapper le premier : il avait enlevé un poignard du temple de la déesse Salus en Étrurie, ou, suivant quelques-uns, du temple de la Fortune chez les Frentaniens, et il le portait sans cesse, comme une arme vouée à quelque grand exploit. (3) On était convenu que Pison attendrait dans le temple de Cérès, où Faenius et les autres iraient le prendre pour le conduire au camp : Antonia, fille de l'empereur Claude, devait l'y accompagner, afin de lui concilier la faveur des soldats ; c'est au moins ce que rapporte C. Plinius. (4) Quoi qu'il en soit de cette tradition, je n'ai pas cru devoir la négliger, malgré le peu d'apparence qu'Antonia, sur un espoir chimérique, eût prêté son nom, et hasardé ses jours, ou que Pison, connu pour aimer passionnément sa femme, se fût lié par la promesse d'un autre mariage ; si ce n'est pourtant qu'il n'y a pas de sentiment que n'étouffe l'ambition de régner.
Révélations de Milichus, affranchi d'Antonius Natalis (15,54-55)
[15,54]
(1) Il est étonnant combien, entre tant de conjurés, différents d'âge, de rang, de naissance, hommes, femmes, riches, pauvres, tout fut renfermé dans un impénétrable secret. Enfin la trahison partit de la maison de Scaevinus. La veille de l'exécution, après un long entretien avec Natalis, il rentra chez lui et scella son testament ; puis, tirant du fourreau le poignard dont je viens de parler, et se plaignant que le temps l'eût émoussé, il ordonna qu'on en avivât le tranchant sur la pierre et qu'on y fît une pointe bien acérée ; il confia ce soin à l'affranchi Milichus. (2) En même temps il fit servir un repas plus somptueux qu'à l'ordinaire, et donna la liberté à ses esclaves favoris, de l’argent aux autres. Du reste, il était sombre, et une grande pensée le préoccupait visiblement, quoiqu'il s'égarât en des propos divers où il affectait la gaieté. (3) Enfin il charge ce même Milichus d'apprêter ce qu'il faut pour bander des plaies et arrêter le sang ; soit que cet affranchi connût la conjuration et eût été fidèle jusqu'alors, soit qu'il ignorât un secret dont le premier soupçon lui serait venu à cet instant même, comme la suite l'a fait dire à plusieurs. (4) Quand cette âme servile eut calculé le prix de la perfidie, ne rêvant plus que trésors et puissance, elle oublia le devoir, la vie d'un patron, la liberté reçue. Milichus avait pris d'ailleurs les conseils de sa femme, conseils lâches et pervers. Elle lui remplissait l'esprit de frayeurs : "Beaucoup d'esclaves, lui disait-elle, beaucoup d'affranchis avaient vu les mêmes choses que lui ; le silence d'un seul homme ne sauverait rien ; mais un seul homme aurait toutes les récompenses, quand il aurait donné le premier avis."[15,
(1) Au point du jour, Milichus courut donc aux jardins de Servilius. D'abord on lui en refusa l'entrée ; mais à force de répéter qu'il apportait un avis de la nature la plus grave, la plus effrayante, il se fit introduire chez Epaphrodite, affranchi de Néron. Conduit par celui-ci devant le prince, il lui dénonce un péril imminent, de redoutables complots, enfin tout ce qu'il a entendu, tout ce qu'il a conjecturé. Il lui montre même le poignard aiguisé pour le tuer, et demande qu'on fasse venir celui qu'il accuse. (2) Enlevé aussitôt par des soldats, Scaevinus paraît et cherche à se justifier : "Le fer dont on lui faisait un crime était l'objet d'un culte héréditaire dans sa famille ; il le gardait dans sa chambre, d'où son perfide affranchi l'avait dérobé. Déjà plus d'une fois il avait scellé son testament, sans avoir pour cet acte des jours de préférence : plus d'une fois aussi il avait donné à des esclaves ou de l'argent ou la liberté ; s'il s'était montré plus généreux en cette occasion, c'est que, devenu moins riche et pressé par ses créanciers, il avait des craintes pour son testament. (3) De tout temps sa table avait été libéralement servie, et il aimait à se donner des douceurs que les juges sévères n'avaient pas toujours approuvées. D'appareils pour panser les blessures, il n'en avait point commandé ; mais le calomniateur, sentant qu'il incriminait vainement des faits publics, en avait supposé un dont il fût tout à la fois le dénonciateur et le témoin." (4) Une intrépide fermeté soutenait ce langage : il traite à son tour l'affranchi de monstre exécrable, chargé de tous les crimes, et cela d'un ton et d'un visage si assurés que la délation tombait, si Milichus n'avait été averti par sa femme que Natalis avait eu avec Scaevinus une longue et secrète conférence, et que tous deux étaient intimes amis de C. Pison.
Aveux et dénonciations en série (15,56)
[15,56]
(1) On fait venir Natalis et on les interroge séparément sur la nature et l'objet de cet entretien. La diversité de leurs réponses ayant fait naître des soupçons, on les chargea de fers. Leur constance ne tint point contre l'aspect et la menace des tortures. (2) Ce fut pourtant Natalis qui parla le premier. Mieux instruit de tout le complot et accusateur plus adroit, il nomma d'abord Pison ; puis il ajouta Sénèque, soit qu'en effet il eût servi de négociateur entre Pison et lui, soit dans la vue de plaire à Néron, qui haïssait mortellement Sénèque et cherchait tous les moyens de le perdre. (3) Quand Scaevinus connut les dépositions de Natalis, succombant à la même faiblesse, ou peut-être croyant tout découvert et ne voyant plus d'avantage à garder le silence, il révéla les autres complices. (4) Trois d'entre eux, Lucain, Quintianus et Senecio, nièrent longtemps. Enfin, corrompus par la promesse de l'impunité, ils voulurent se faire pardonner la lenteur de leurs aveux, et Lucain prononça le nom d'Atilla, sa propre mère, Quintianus celui de Glitius Gallus, Senecio celui d'Annius Pollio, leurs meilleurs amis.
Courage d'Epicharis (15,57)
[15,57]
(1) Néron cependant se ressouvint qu'Epicharis était détenue sur la dénonciation de Volusius Proculus, et, persuadé qu'un sexe si faible ne résisterait pas à la douleur, il donna ordre qu'on la déchirât de tortures. Mais ni le fouet, ni les feux, ni la rage des bourreaux, qui redoublaient d'acharnement pour ne pas être bravés par une femme, ne purent lui arracher un aveu. C'est ainsi que le premier jour elle triompha de la question. (2) Le lendemain, comme on la traînait au même supplice, assise dans une chaise à porteur (car ses membres tout brisés ne pouvaient plus la soutenir), elle défit le vêtement qui lui entourait le sein, et, avec le lacet, forma un noeud coulant qu'elle attacha au haut de la chaise; puis elle y passa son cou, et, pesant sur ce noeud de tout le poids de son corps, elle s'ôta le souffle de vie qui lui restait: courage admirable dans une affranchie, dans une femme, qui, soumise à une si redoutable épreuve, protégeait de sa fidélité des étrangers, presque des inconnus; tandis que des hommes de naissance libre, d'un sexe fort, des chevaliers romains, des sénateurs, n'attendaient pas les tortures pour trahir à l'envi ce qu'ils avaient de plus cher.
[15,58]
(1) Car Lucain même, et Senecio, et Quintianus, dénonçaient encore et révélaient complices sur complices, au grand effroi de Néron, qui tremblait de plus en plus, malgré les gardes sans nombre dont il s'était environné. (2) Et c'était peu de ses gardes : il couvrit de troupes les murailles, en assiégea la mer et le fleuve ; on eût dit qu'il tenait Rome même prisonnière. De tous côtés voltigeaient sur les places, dans les maisons et jusque dans les campagnes et dans les villes voisines, des fantassins, des cavaliers entremêlés de Germains, qui avaient la confiance du prince à titre d'étrangers. (3) Ils ramenaient par longues files des légions d'accusés, qu'on entassait aux portes des jardins. Quand on les introduisait pour être jugés, malheur à celui qui avait souri à un conjuré, qui lui avait parlé par hasard, qui l'avait seulement rencontré, ou qui s'était trouvé avec lui dans un repas ou à quelque spectacle : c'étaient autant de crimes. Durement interrogés par Tigellinus et Néron, Faenius les pressait encore avec acharnement : personne ne l'avait nommé jusqu'alors ; mais, en traitant impitoyablement ses complices, il se ménageait un moyen de faire croire qu'il avait tout ignoré. (4) Subrius Flavus, présent aux interrogatoires, eut l'idée de tirer son glaive et de frapper Néron sur l'heure même ; il fit signe à Faenius, qui par un signe contraire arrêta son mouvement ; déjà le tribun portait la main à la garde de son épée.
Réserve et suicide de Pison (15,59)
[15,59]
(1) Quand le secret de la conjuration fut trahi, pendant qu'on entendait Milichus et que Scaevinus balançait encore, quelques amis de Pison le pressèrent de se rendre au camp, ou de monter à la tribune aux harangues et d'essayer les dispositions du peuple ou des soldats. "Si les confidents de leurs desseins accouraient à ce signal, ils entraîneraient tout le reste ; et quelle impression ne ferait pas ce premier coup porté, impression si puissante en toute nouvelle entreprise ? (2) Néron n'avait rien de préparé contre cette attaque. Une surprise déconcertait jusqu'aux braves : irait-il, ce comédien, accompagné sans doute de Tigellinus avec ses concubines, opposer la force à la force ? On voyait souvent réussir à l'épreuve ce qu'un esprit timide aurait cru impossible. (3) En vain Pison espérait-il de tant de complices silence et fidélité : ou les âmes, ou les corps pouvaient faillir ; il n'était pas de secret que ne pénétrassent les tortures ou les récompenses. On viendrait donc l'enchaîner à son tour, et le traîner à une mort ignominieuse. Combien il serait plus beau de périr dans les bras de la république, en élevant le drapeau de la liberté ! Dussent les soldats manquer à son courage, dût-il être abandonné du peuple ; ah ! que du moins, si la vie lui était arrachée, il honorât sa mort aux yeux de ses ancêtres et de ses descendants !" (4) Insensible à ces exhortations, il sortit un instant, puis se renferma chez lui, fortifiant son âme contre le moment suprême. Bientôt parut une troupe de satellites que Néron avait composée de recrues ou de gens ayant peu de service : il craignait que l'esprit des vieux soldats ne fût gagné au parti. (5) Pison mourut en se faisant couper les veines des bras. Il laissa un testament rempli pour Néron de basses flatteries : c'était par faiblesse pour son épouse, femme dégradée, sans autre mérite que sa beauté, et qu'il avait enlevée à la couche d'un de ses amis. Elle se nommait Satria Galla, le premier mari Domitius Silius ; tous deux ont à jamais flétri la renommée de Pison, lui par d'infâmes complaisances, elle par son impudicité.
Exécution de Plautius Lateranus (15,60,1)
[15,60,1]
(1) La première mort qui suivit fut celle du consul désigné Plautius Lateranus ; elle fut si précipitée que Néron ne lui permit ni d'embrasser ses enfants, ni de jouir de ce peu de moments qu'il laissait à d'autres pour choisir leur trépas. Traîné au lieu réservé pour le supplice des esclaves, il est égorgé par la main du tribun Statius et meurt plein d'une silencieuse constance, et sans reprocher au tribun sa propre complicité.

Rubens, La mort de Sénèque (1615)
Poursuivi par Néron, Sénèque se donne la mort. Suicide manqué de son épouse, Pompeia Paulina (15,60-64)
[15,60,2-4]
(2) À cette mort succéda celle de Sénèque, plus agréable au prince que toutes les autres : non que rien prouvât qu'il eût eu part au complot ; mais Néron voulait achever par le fer ce qu'il avait en vain tenté par le poison. (3) Natalis seul avait nommé Sénèque, et il s'était borné à dire "que, celui-ci étant malade, il avait eu mission de le visiter et de se plaindre que sa porte fût fermée à Pison, quand ils devraient plutôt cultiver leur amitié, en se voyant familièrement. À quoi Sénèque avait répondu que des visites mutuelles et de fréquents entretiens ne convenaient ni à l'un ni à l'autre ; qu'au reste ses jours étaient attachés à la conservation de Pison." (4) Granius Silvanus, tribun d'une cohorte prétorienne, fut chargé de communiquer cette déposition à Sénèque, et de lui demander s'il reconnaissait les paroles de Natalis et sa propre réponse. Soit hasard, soit dessein, Sénèque était arrivé ce jour-là de Campanie, et il s'était arrêté dans une maison de plaisance, à la quatrième pierre milliaire. Le tribun s'y rendit vers le soir, et entoura la maison de soldats. Sénèque était à table avec sa femme Pompeia Paulina et deux de ses amis, quand il lui exposa le message de l'empereur.
(1) Il répondit "que Natalis était venu chez lui se plaindre, au nom de Pison, que ce dernier ne fût pas admis à lui rendre visite, et que pour excuse il avait allégué sa santé et son amour du repos ; que du reste il n'avait aucune raison de préférer les jours d'un particulier à sa propre conservation ; qu'il n'avait pas l'esprit enclin à la flatterie ; que Néron le savait mieux que personne, ayant plus souvent trouvé en lui un homme libre qu'un esclave." (2) Quand Silvanus eut rapporté ces paroles à Néron, en présence de Poppée et de Tigellinus, les conseillers intimes de ses cruautés, le prince demanda si Sénèque se disposait à quitter la vie. Le tribun assura qu'il n'avait remarqué en lui aucun signe de frayeur, que rien de triste n'avait paru dans ses discours ni sur son visage. À l'instant il reçut l'ordre de retourner et de lui signifier son arrêt de mort. (3) Fabius Rusticus raconte que Silvanus ne prit pas le chemin par où il était venu, mais qu'il se détourna pour aller chez Faenius, et que, après lui avoir exposé les volontés du prince, il lui demanda s'il devait obéir, ce que le préfet lui conseilla de faire. Étrange concours de lâcheté ! (4) Silvanus aussi était de la conjuration, et il grossissait le nombre des crimes dont il avait conspiré la vengeance. Il eut toutefois la pudeur de ne pas se montrer ; et un centurion entra par son ordre pour notifier à Sénèque la sentence fatale.
[15,62]
(1) Sénèque, sans se troubler, demande son testament, et, sur le refus du centurion, il se tourne vers ses amis, et déclare "que, puisqu'on le réduit à l'impuissance de reconnaître leurs services, il leur laisse le seul bien qui lui reste, et toutefois le plus précieux, l'image de sa vie ; que, s'ils gardent le souvenir de ce qu'elle eut d'estimable, cette fidélité à l'amitié deviendra leur gloire." (2) Ses amis pleuraient : lui, par un langage tour à tour consolateur et sévère, les rappelle à la fermeté, leur demandant "ce qu'étaient devenus les préceptes de la sagesse, où était cette raison qui se prémunissait depuis tant d'années contre tous les coups du sort. La cruauté de Néron était-elle donc ignorée de quelqu'un ? et que restait-il à l'assassin de sa mère et de son frère, que d'être aussi le bourreau du maître qui éleva son enfance ?"
(1) Après ces exhortations, qui s'adressaient à tous également, il embrasse sa femme, et, s'attendrissant un peu en ces tristes instants, il la prie, il la conjure "de modérer sa douleur ; de ne pas nourrir des regrets éternels ; de chercher plutôt, dans la contemplation d'une vie toute consacrée à la vertu, de nobles consolations à la perte d'un époux." Pauline proteste qu'elle aussi est décidée à mourir ; et elle appelle avec instance la main qui doit frapper. (2) Sénèque ne voulut pas s'opposer à sa gloire ; son amour d'ailleurs craignait d'abandonner aux outrages une femme qu'il chérissait uniquement. "Je t'avais montré, lui dit-il, ce qui pouvait te gagner à la vie : tu préfères l’honneur de la mort ; je ne t'envierai pas le mérite d'un tel exemple. Ce courageux trépas, nous le subirons l'un et l'autre d'une constance égale ; mais plus d'admiration consacrera ta fin." Ensuite le même fer leur, ouvre les veines des bras. (3) Sénèque, dont le corps affaibli par les années et par l'abstinence laissait trop lentement échapper le sang, se fait aussi couper les veines des jambes et des jarrets. Bientôt, dompté par d'affreuses douleurs, il craignit que ses souffrances n'abattissent le courage de sa femme, et que lui-même, en voyant les tourments qu'elle endurait, ne se laissât aller à quelque faiblesse ; il la pria de passer dans une chambre voisine. Puis, retrouvant jusqu'en ses derniers moments toute son éloquence, il appela des secrétaires et leur dicta un assez long discours. Comme on l'a publié tel qu'il sortit de sa bouche, je m'abstiendrai de le traduire en des termes différents.
(1) Néron, qui n'avait contre Pauline aucune haine personnelle, et qui craignait de soulever les esprits par sa cruauté, ordonna qu'on l'empêchât de mourir. Pressés par les soldats, ses esclaves et ses affranchis lui bandent les bras et arrêtent le sang. On ignore si ce fut à l'insu de Pauline ; (2) car (telle est la malignité du vulgaire) il ne manqua pas de gens qui pensèrent que, tant qu'elle crut Néron inexorable, elle ambitionna le renom d'être morte avec son époux, mais qu'ensuite, flattée d'une plus douce espérance, elle se laissa vaincre aux charmes de la vie. Elle la conserva quelques années seulement, gardant une honorable fidélité à la mémoire de son mari, et montrant assez, par la pâleur de son visage et la blancheur de ses membres, à quel point la force vitale s'était épuisée en elle. (3) Quant à Sénèque, comme le sang coulait péniblement et que la mort était lente à venir, il pria Statius Annaeus, qu'il avait reconnu par une longue expérience pour un ami sûr et un habile médecin, de lui apporter le poison dont il s'était pourvu depuis longtemps, le même qu'on emploie dans Athènes contre ceux qu'un jugement public a condamnés à mourir. Sénèque prit en vain ce breuvage : ses membres déjà froids et ses vaisseaux rétrécis se refusaient à l'activité du poison. (4) Enfin il entra dans un bain chaud, et répandit de l'eau sur les esclaves qui l'entouraient, en disant : "J'offre cette libation à Jupiter Libérateur." Il se fit ensuite porter dans une étuve, dont la vapeur le suffoqua. Son corps fut brûlé sans aucune pompe il l'avait ainsi ordonné par un codicille, lorsque, riche encore et très puissant, il s'occupait déjà de sa fin.
Les conjurés auraient eu le projet de porter Sénèque à l'empire (15,65)
[15,65]
Le bruit courut que Subrius Flavus, de concert avec les centurions, avait décidé secrètement, mais non pourtant à l'insu de Sénèque, qu'une fois Néron tué par la main de Pison, Pison serait tué à son tour, et l'empire donné à Sénèque, comme à un homme sans reproche, appelé au rang suprême par l'éclat de ses vertus. On débitait même une parole de Flavus : "Opprobre pour opprobre, qu'importe un musicien ou un acteur de tragédies ?" car, si Néron jouait de la lyre, Pison déclamait en habit de tragédien.
SUETONE, Vie des douze Césars, XII Néron (site Remacle)
XXXV. Ses mariages et ses divorces. Il fait périr ses femmes Octavie et Poppée. Sénèque et Burrhus
(1) Indépendamment d'Octavie, il épousa Poppaea Sabina, fille d'un questeur, mariée auparavant à un chevalier romain, et Statilia Messalina, arrière-petite-fille de Taurus, honoré deux fois du consulat et du triomphe. (2) Pour se l'approprier, il assassina son mari, le consul Atticus Vestinus, dans l'exercice de ses fonctions. (3) Dégoûté bientôt d'Octavie, il dit à ses amis qui lui en faisaient des reproches, que les ornements matrimoniaux devaient lui suffire. (4) Après avoir inutilement essayé plusieurs fois de l'étrangler, il la répudia comme stérile. Mais, voyant que les Romains blâmaient ce divorce et s'emportaient en invectives contre lui, il l'exila d'abord, et enfin la fit périr comme coupable d'adultère. La calomnie était si révoltante, que tous ceux qui furent mis à la torture ayant protesté de son innocence, Néron aposta son pédagogue Anicetus, qui avoua qu'il avait abusé d'Octavie par ruse. (5) Néron épousa Poppée douze jours après qu'il eut répudié Octavie, et l'aima passionnément ; ce qui ne l'empêcha pas de la tuer d'un coup de pied, parce qu'étant enceinte et malade, elle lui avait reproché trop vivement d'être rentré tard d'une course de chars. (6) Elle lui avait donné une fille nommée Claudia Augusta qui mourut en bas âge. (7) Il n'y eut désormais aucune espèce de lien qui pût garantir de ses attentats. (8) Il accusa de conspiration et fit mourir Antonia, fille de Claude, qui refusait de prendre la place de Poppée. Il traita de même tous ceux qui lui étaient attachés ou alliés, entre autres le jeune Aulus Plautius, qu'il viola avant de le faire conduire à la mort, en disant : "Que ma mère aille maintenant embrasser mon successeur," faisant entendre par là qu'Agrippine l'aimait et lui faisait espérer l'empire. (9) Son beau-fils Rufrius Crispinus qu'il avait eu de Poppée, s'amusait à jouer aux commandements et aux empires. C'en fut assez pour qu'il ordonnât à ses esclaves de le noyer dans la mer quand il irait à la pêche. (10) Il exila Tuscus, son frère de lait, parce qu'étant gouverneur d'Égypte, il avait fait usage des bains qu'on avait construits pour l'arrivée de l'empereur. (11) Il obligea son précepteur Sénèque de se donner la mort, quoique ce philosophe lui eût souvent demandé son congé en lui offrant tous ses biens, et que Néron lui eût saintement juré que ses craintes étaient vaines, et qu'il aimerait mieux mourir que de lui faire aucun mal. (12) Au lieu d'un remède qu'il avait promis à Burrhus, préfet du prétoire, pour le guérir d'un mal de gorge, il lui envoya du poison. Il fit périr de la même manière, en mêlant le fatal breuvage, tantôt à leurs aliments, tantôt à leurs boissons, les affranchis riches et âgés qui d'abord l'avaient fait adopter par Claude, et qui avaient été ensuite les soutiens et les conseillers de sa couronne.




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