Éloge de Marivaux par Palissot : On n'est pas plus aimable


« Un jargon, j'ose le dire, puéril, ne supposant ni étude, ni connaissance du monde ; une froide métaphysique, entée sur des événements sans vraisemblance » (cité par Palissot dans son "éloge" de Marivaux)
   
         Une curieuse pépite que cet « éloge » de Marivaux (1763) écrit par Palissot (Attention, ce brulot est parfois fautivement attribué à d'Alembert qui écrivit en effet un "éloge historique" de Marivaux, mais beaucoup plus tard (1785) et d'ailleurs fort élogieux) : Éloge ambigu, pour ne pas dire paradoxal et même franchement venimeux par endroits. A notre auteur, Palissot reproche à peu près tout : de ne pas avoir fait d'études, d'avoir eu trop d'esprit, de pécher contre le goût et contre la langue, d'avoir parodié Homère et critiqué Molière, d'être l'ami d'Houdar de la Motte (un moderne !), de faire des pièces tout à la fois alambiquées et monotones, et de n'être finalement qu'un copiste du vieux style des Précieuses. On n'est pas plus aimable ! 
        D'ailleurs, quel que soit le plaisir que Marcel prenne en général à lire des vacheries, surtout quand elles sont bien écrites, il s'étonne tout de même un peu de la méchanceté de cet hommage funèbre, d'ailleurs peu conforme au genre, et que Marivaux, étant mort depuis un an déjà, dut supporter avec patience. Il entre évidemment beaucoup de jalousie dans les propos de Charles Palissot de Montenoy (1730-1814) auteur dramatique méconnu de son temps, et tout à fait oublié de nos jours. 

Nota Bene:  Marcel s'est autorisé quelques menus changements en modernisant l'orthographe courante, y compris celle des noms propres. On peut lire la version originale ici : Eloge de Marivaux par Palissot (publié sous sa direction dans Le Nécrologe des hommes célèbres de France, 1764) 
On peut également consulter l'éloge plus conforme au genre que rédige d'Alembert en 1785 : Eloge de Marivaux par d'Alembert 
On peut enfin lire l'article que Catherine Ailloud-Nicolas consacre aux nécrologies de Marivaux

 

ÉLOGE DE  M. DE MARIVAUX,

de l'Académie Française.  

 

 

        PIERRE CARLET DE . CHAMBLAIN DE MARIVAUX naquit à Paris, en 1688, d'un père qui avait été directeur de la monnaie à Riom, en Auvergne, et qui était d'une famille ancienne dans le Parlement de Normandie. Ses ouvrages le firent connaître de bonne heure. Ils respirent presque tous l'enjouement et la finesse et supposent assez généralement une imagination vive et un caractère d'esprit singulier. Parmi les romans de sa composition, la Vie de Marianne et Le Paysan Parvenu occupent le premier rang : mais, par une inconstance qui lui était particulière, il quitta l'un pour commencer l'autre, et n'acheva aucun des deux. Nous avons de lui sept volumes de pièces de théâtre, qui ne sont pas toutes du même mérite. les dont la lecture parait le plus justifier le succès, sont La Surprise de l'Amour, le Legs, et le Préjugé vaincu, au théâtre Français ; ainsi qu'au théâtre Italien, l'autre Surprise de l’Amour, la double inconstance, et l'Épreuve

        C'est peut-être ici le lieu d'examiner pourquoi un auteur si ingénieux a souvent péché contre le goût et quelquefois même contre la langue. J'en trouve plusieurs causes qu'il est à propos de faire observer au lecteur. M. de Marivaux, à ce qu'on peut juger, n'avait point fait de bonnes études ; on pourrait même soupçonner qu'il n'en avait fait aucunes. On ne peut nier d'ailleurs qu'il ne fût né avec beaucoup d'esprit ; ce qui, à la vérité, ne suppose pas toujours un goût infaillible. L'ignorance où il était des bonnes sources, et le malheur qu'il eut de fréquenter très-jeune les partisans d'une opinion très opposée à la saine littérature, lui firent nécessairement commettre beaucoup de fautes. Nous mettons au rang de ses principales erreurs l'imprudence qu'il eut de se joindre au parti de M.de la Motte, dans la querelle des anciens et des modernes. Son aveuglement pour la nouvelle secte l'entraîna même à composer un Homère travesti : ouvrage répréhensible à tous égards, et qui ne paraît avoir échappé à la juste censure des gens de goût que par l'espèce d'oubli où il est tombé dès sa naissance. En effet, je doute qu'on puisse citer un exemple d'une entreprise plus bizarre que celle de travestir les œuvres d'Homère, dans l'espérance de les faire tomber. Scaron du moins ne s'égaya sur Virgile que dans le seul but de s'amuser et de faire diversion, aux douleurs de la goutte. On doit même remarquer que ce poète burlesque entendait parfaitement son auteur ; et il résulte de la lecture de sa traduction bouffonne qu'il connaissait infiniment mieux les beautés de Virgile que la plupart de ceux qui l'ont traduit sérieusement. Quelque mince que puisse paraître ce mérite, il est certain que, de ce côté-là, notre académicien n'eut jamais rien de commun avec fauteur enjoué du Roman comique. Les partisans de M. de Marivaux conviendront aussi qu'il serait fort à désirer pour sa gloire qu'on ne l'eût jamais soupçonné d'une autre parodie également blâmable, intitulée, le Télémaque travesti : production honteuse, que tout le monde lui attribua, malgré les efforts qu'il fit dans la fuite pour la désavouer. 

        Le hasard préside souvent au choix de nos premières connaissances. Cette seconde éducation que nous recevons à l'entrée de notre carrière, dans les maisons où nous sommes admis, influe presque toujours sur notre façon de penser à venir. Un œil pénétrant apercevrait infailliblement, dans les écrits d'un auteur, l'esprit des sociétés par lesquelles il a débuté dans le monde : celle de M. de la Mothe était sans doute très dangereuse pour M. de Marivaux. On y pensait communément que l'esprit suppléait à tout. C'est, avec de l'esprit que M. de la Motte avait cru pouvoir remplacer les grâces de Quinault, la naïveté de la Fontaine et le sublime d'Homère. Ses partisans avaient introduit la coutume de jeter du ridicule sur l'érudition ; ce qui les consolait du malheur d'en manquer. L'illusion dans laquelle cette secte de beaux-esprits entraînaM.de Marivaux, paraîtra peut-être excusable, si l'on considère quelle était alors la réputation brillante de M. de la Motte, apprécié aujourd'hui à sa juste valeur, et séparé par une barrière éternelle des écrivains de génie. De cet abus d'esprit, dénué des lumières du goût, naquirent chez M. de Marivaux ces images incohérentes, cet amour des pointes, ces grâces minaudières, ce style alambiqué qu'on a caractérisés dans ces deux vers :

        Une Métaphysique où le jargon domine,
        Souvent imperceptible, à force d'être fine. 

        Aussi la plupart des pièces de cet auteur ne réussirent d'abord que difficilement. Le gros du public n'entendait point un langage qui venait de se reproduire dans quelques sociétés, et qui eût exigé, pour ainsi dire, un nouveau dictionnaire. Les connaisseurs délicats savaient à la vérité que ces façons de s'exprimer, qui semblaient alors nouvelles, n'étaient qu'un reste du jargon proscrit dans Les Précieuses de Molière. En effet, les deux filles de Gorgibus n'auraient peut-être pas défini le sentiment d'une manière plus étrange que M. de Marivaux ne l'a fait dans ce passage tiré de Marianne : Qu'est-ce que le sentiment ? c'est l'utile enjolivé de l'honnête; malheureusement, dans ce siècle, on n'enjolive plus.

        On ne se permettrait pas de citer une phrase si ridicule, si elle se trouvait isolée dans les œuvres de M. de Marivaux : mais tous ceux à qui ses écrits sont familiers savent bien que c'était-là sa manière d'écrire, et même de s'énoncer. C'est à cette affectation de style qu'il faut' attribuer le jugement qu'en a porté M. de Voltaire, lorsqu'il sait annoncer, par une même trompette, 

        Vers de Danchet, Prose de Marivaux.

        C'est ce jargon bizarre que M. de Crébillon fils avait si ingénieusement parodié, en faisant parler la Taupe de Tanzaï, On prétend que M. de Marivaux, lui-même en fut la dupe et qu'il applaudit de très bonne foi au verbiage de la Taupe, dont M. de Crébillon lui avait déguisé l'ironie.

        Quoi qu'il en soit, le goût pour l'affectation subsista toujours dans M. de Marivaux. II avait un faible pour les précieuses : il pardonnait difficilement à Molière de les avoir ridiculisées. C'est du moins ce que l'on peut conclure de son antipathie pour les ouvrages de ce grand homme ; antipathie qu'il avouait avec une sorte d'ingénuité.

        Avec cette façon de penser, il eût été difficile à l'auteur le plus spirituel de percer la foule même des écrivains médiocres. Heureusement pour M. de Marivaux, il rencontra les talents les plus propres à faire réussir le genre qu'il avait intérêt d'établir. La célèbre Mademoiselle Sylvia le déroba à la scène Française, et l'attacha, pendant plusieurs années, au théâtre Italien. Personne n'entendait mieux que cette actrice l’art des grâces bourgeoises, et ne rendait mieux qu'elle le tatillonnage, les mièvreries, le Marivaudage ; tous mots qui ne signifiaient rien avant M. de Marivaux, et auxquels son style seul a donné naissance. Une observation, qui n'échappera pas aux gens de goût, et qui confirme l'idée qu'on vient de donner de cet auteur, c'est qu'il chercha en quelque sorte toute sa vie, le genre auquel il devait s'appliquer : preuve sensible qu'il n'avait point reçu de la nature cette impulsion vive qui fixe l'homme de génie à un genre déterminé. Après s'être essayé dans plusieurs romans, sans les finir, il entreprit un ouvrage philosophique sous le titre de Spectateur : ouvrage très inférieur au Spectateur Anglais, dont il avait cru se rendre l'émule. Il voulut courir de même la carrière tragique, On a de lui La Mort d'Annibal, pièce faible, mais à laquelle du moins on ne peut reprocher un succès disproportionné à son mérite. Enfin, il se dévoua plus constamment à la scène comique, dont il osa parcourir tous les genres, caractères, intrigues,romans, sujets allégoriques, etc. II tenta même le genre, alors nouveau, de M. de Saint Foix : mais la Muse de ce dernier auteur était une Grâce, et celle de son copiste une Précieuse.

        On remarque d'ailleurs, dans les pièces de M. de Marivaux, une monotonie qui suffirait seule pour justifier ce que nous avons dit ailleurs du cercle étroit de ses idées. Presque toutes ses pièces sont des surprises de l'amour. Il semble avoir épuisé cette situation favorite à laquelle il revient sans cesse, et qui est l'âme de la plupart des comédies qu'il a données aux deux théâtres.

Les comédiens Français ont de lui une pièce manuscrite, sous le titre de l'Amante frivole, que leur considération pour l’auteur ne leur a pas permis de jouer. On ne peut, cependant refuser à cet écrivain fécond une place distinguée dans un siècle appauvri *. 

        *II se piquait, comme on l'a remarqué, d'avoir introduit une nouvelle route. Un homme de goût s'élève ainsi contre cette innovation, dans un discours sur la Comédie : « Un jargon, j'ose le dire, puéril, ne supposant ni étude, ni connaissance du monde ; une froide métaphysique, entée sur des événements sans vraisemblance ; une morale vide d'action, avaient pris la place de ce genre que Molière porta parmi nous à un si haut degré… La joie de la nature fut remplacée par je ne sais quel sourire de l'esprit, nécessairement froid et sérieux, parce qu'il est forcé. L'immortel Molière , ce peintre sublime , parce qu'il est toujours vrai , fut accusé de manquer de délicatesse. Des yeux accoutumés aux nuances faibles d'une métaphysique qui subdivise des idées à l'infini, ne purent soutenir les couleurs plus fortes de la nature et le génie fut jugé par le bel-esprit) »

        Le 14, février 1743, il fut élu, d'une voix unanime, par l'académie Française, longtemps avant l'auteur de la Henriade. Il est mort à Paris dans, la soixante-quinzième année de son âge.

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